Leaders – de gauche à droite) Trump, Abe, Kim, Poutine, Xi – Sun Mu

Après les tensions entre Donald Trump et Kim Jong Un suite aux essais nucléaires de ce dernier, le monde n’a jamais autant eu les yeux rivés sur la Corée. Les Jeux Olympiques d’hiver à Pyongchang, en Corée du Sud, et la participation de la Corée du Nord avec la venue d’officiels du pays ont été un réel tournant dans les relations inter-coréennes. Les coopérations reprennent petit à petit entre les deux États frères : visites officielles, venue d’artistes de k-pop en Corée du Nord ou encore visite du dirigeant nord-coréen en Chine. À la veille du sommet entre les États-Unis et les deux Corées, nous vous proposons de rencontrer un artiste, réfugié nord-coréen particulier appelé Sun Mu.

La singulière histoire coréenne

La Corée, c’est l’histoire d’un petit pays d’Asie de l’Est, bloqué entre la Chine, la Russie et le Japon : « une crevette au milieu des baleines. » Entre les nombreuses invasions mongoles au XIIIe siècle, les ingérences politiques, les invasions japonaises à la fin du XVIe siècle et le début des traités inégaux en 1876 avec le Japon, tout nous pousse à croire que la Corée est maudite.

Idée 1 – “Etats-Unis, URSS, Japon. Ils ont séparé cette terre en deux – Sun Mu

En 1905, le Japon place la Corée sous protectorat. Elle perd sa souveraineté et l’empire japonais occupe la Corée jusqu’à sa capitulation en 1945. Trente-cinq années d’une rare violence, presque passées sous silence en Occident. Peut-être parce que les puissances françaises, anglaises et américaines ont largement été complices ? La colonisation fut, évidemment, brutale et demeure aujourd’hui encore, un sujet sensible et rempli de controverses.

Interdiction de parler coréen, remplacement des patronymes coréens pour des patronymes japonais, l’empire nippon dirigeait tous les domaines pour tenter d’effacer toutes les traces de l’identité coréenne ; parfois en massacrant les opposants à l’occupation.

Le 15 août 1945, le Japon décide de se retirer de Corée à la suite de sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale. Il était temps pour la péninsule de retrouver sa liberté, son indépendance et sa souveraineté. Trente-cinq années se sont écoulées et les coréens se retrouvent dans un monde profondément transformé. Aux conférences du Caire, en novembre 1943 et de Yalta, en février 1945, les États-Unis et l’URSS se mettent d’accord à propos de l’indépendance coréenne, sans vraiment se soucier du peuple mais plutôt dans le but de repousser l’ennemi japonais. Les deux grandes puissances s’allient pour occuper temporairement le territoire. Au nord du 38e parallèle,  l’URSS et au Sud, les États-Unis.

Jusqu’en 1948, les deux puissances sont présentes des deux côtés du 38e parallèle. Incapables de trouver un accord sur la destinée de la péninsule, en 1947, le jeune résistant communiste contre l’occupation japonaise, Kim Il Sung est placé par les Soviétiques et mis à la tête de la République Populaire Démocratique de Corée du Nord. Au sud, des élections se déroulent mais dans le sang et Synman Rhee, lui aussi indépendantiste durant la colonisation et exilé aux États-Unis, remporte ces élections qui sont encore aujourd’hui contestées. La Corée devient alors les Corées. La suite de l’histoire n’est pas plus belle : en 1950, les deux pays vont s’affronter violemment pendant trois ans, dans une guerre fratricide. La Guerre de Corée sera la plus meurtrière de la seconde moitié du XXe siècle.

Depuis le cessez-le-feu de 1953, les deux pays demeurent en guerre et peinent à installer des relations durables et pacifiques. La Corée du Sud ne connaîtra pas la démocratie avant la fin des années 1980. Elle sera pendant longtemps un pays peu développé et connaîtra une succession de régimes militaires violents. La Corée du Nord, tenue quant à elle, par la famille Kim depuis sa création a connu jusque dans les années 1960 une forte croissance économique, notamment grâce au soutient chinois et soviétique. Les graves intempéries des années 1990 suivies d’une terrible famine plongeront le pays dans une grave crise et pousseront de nombreux nord-coréens à quitter leur pays pour pouvoir survivre.

Sun Mu fait partie de ces nord-coréens qui ont décidé de partir lors de cette crise. Sa passion pour le dessin est née en Corée du Nord. Il poursuit aujourd’hui son rêve d’artiste en Corée du Sud. Il a accepté de nous parler de ses œuvres et de ses inspirations.

J’avais 9 ans quand j’ai dessiné pour la première fois.
Quand j’étais petit, je voulais rendre heureux Kim Il Sung et Kim Jong Il.

Un art salvateur pour mieux comprendre

Sun Mu n’est pas son véritable nom. Il utilise un surnom comme beaucoup de nord-coréens lorsqu’ils quittent leur pays, par mesure de sécurité et surtout pour pouvoir protéger leurs proches qui sont encore en Corée du Nord. J’ai connu le travail de Sun Mu il y a plusieurs années, grâce à l’organisation Liberty In North Korea qui vient en aide aux transfuges nord-coréens. Son art est singulier, il est un étonnant mélange entre le pop-art, la satire et les affiches de propagande nord-coréennes. Si les œuvres de Sun Mu peuvent parfois vous faire mourir de rire tant elles sont colorées, satiriques et absurdes, elles ont aussi le pouvoir de vous alerter sur une situation qui est on ne peut plus réelle et actuelle. Une « oxymore iconographique » puisque les couleurs criardes et chaudes peuvent vous faire penser que le tableau dépeint une réalité joyeuse mais il décrit surtout le tiraillement identitaire des réfugiés nord-coréens et, plus généralement, du peuple coréen.

En 2015, Adam Sjöberg réalise un documentaire appelé « I Am Sun Mu » qui sera disponible deux ans plus tard sur la plate-forme Netflix. Pendant plusieurs mois, nous sommes plongés au cœur de l’organisation d’une exposition des œuvres de Sun Mu à Pékin, en Chine. L’exposition sera finalement annulée quelques heures avant le vernissage par la police chinoise et la venue d’agents nord-coréens.

Si vous n’êtes pas très avertis sur la question coréenne, les tableaux vous permettent de comprendre assez simplement sur le sujet.

Comme par exemple sur cette toile de 2014 intitulée Poteau (ci-dessous, à gauche). Les deux camps marqués par les deux couleurs historiques : le rouge pour le nord et le bleu pour le sud. Un court texte accompagne le tableau: « Sur cette terre, une ligne a été dessinée, dans le ciel aussi, dans la mer aussi, une ligne a été dessinée. Les Coréens ne l’ont pas voulu ».

L’évocation de la séparation de la Corée est un thème récurrent qu’on peut trouver chez les peintres coréens contemporains mais plus généralement dans la littérature coréenne du sud comme du nord. C’est une étape que bon nombres de Coréens n’ont pas encore réussi à surmonter. Sur la toile de droite (ci-dessus), peinte en 2012 et intitulée Chanson, cette idée est encore exprimée par le contraste entre le rouge et le bleu. Sun Mu utilise aussi la fleur nationale coréenne : la rose de Sharon, emmêlée dans les barbelés de la frontière entre les deux pays sur lesquels se sont posées deux colombes. L’artiste écrit: « Toi et moi, chantons et dansons sur les barbelés rouillés » entretenant ainsi l’espoir de voir un jour son peuple réunit.

Les célèbres pourparlers à six (ci-dessous) entre les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, la Corée du Nord, la Chine et la Russie sont dans ce tableau mis à l’honneur. Les six pays sont représentés par six enfants, souriants et se tenant la main. Quatre puissances se disputent depuis des dizaines d’années ce petit morceau de terre qu’est la Corée, les discussions n’ont donc jamais été simples. Qu’en serait-il si les six dirigeants devenaient des enfants ? La réponse de l’artiste est claire : ils joueraient et s’amuseraient naturellement ensemble sans se soucier de quoique ce soit.

Les tableaux de Sun Mu sont d’une grande poésie d’abord par leur simplicité et leur pureté. Ses œuvres candides nous montrent bien la volonté de vouloir transformer une réalité parfois sombre en une partie de jeu.

Jouons ensemble – Sun Mu

Meurtri par sa vie passée en Corée du Nord, ayant dû faire face à la famine des années 1990 et ayant dû s’exiler, Sun Mu a tout de même laissé toute sa famille derrière lui, comme la plupart des réfugiés nord-coréens. Il a aussi dû traverser la Chine pour rejoindre le Laos afin de pouvoir être extradé vers la Corée du Sud. Son périple est aussi une source d’inspiration puisqu’il n’a évidemment pas été de tout repos. Quand je lui demande si ses œuvres s’adressent au gouvernement nord-coréen, Sun Mu répond : 

Je suis un artiste, une personne qui crée des œuvres. C’est tout ce que je peux faire.
Elles sont bien sûr pour le Nord, mais aussi pour le Sud, les États-Unis, le Japon. C’est un appel à tous les gouvernements car le problème du Nord et du Sud est un problème de société international.

Dans ces tableaux-ci, Sun Mu peint sa fuite de Corée du Nord à travers le fleuve Tumen, en Chine. Il dessine aussi la jungle, probablement celle par laquelle il a traversé l’Asie du Sud-Est avant de rejoindre le Laos.

Les questions autour de la séparation, de la réunification, des pourparlers pour la stabilité au sein de la péninsule, de la fuite de la Corée du Nord sont autant de thèmes évoqués dans les tableaux de Sun Mu. Des thèmes contemporains qui permettent à n’importe quel spectateur de mieux comprendre la situation coréenne à travers la peinture, vue et ressentie au quotidien par le peuple coréen lui-même, peuple qui n’a pas toujours eu son mot à dire concernant sa destinée.

Pour Sun Mu, la peinture est moyen de communication. L’art a toujours été une évidence. Il est souvent qualifié de “pop-art politique”, il m’explique :

Beaucoup de gens qui regardent mes tableaux disent que c’est du « pop-art politique ». Pour moi, je ne fais que dessiner ma vie. Et j’essaie d’imaginer le futur de mes enfants. Tous les gens qui regardent mes tableaux peuvent se faire leur propre opinion. Je m’en fous, je pense que ce qui importe, c’est faire de l’art en tant qu’un être humain. Quand je vivais au Nord je pensais que je pouvais vivre par moi-même. Mais ce n’était pas le cas.

Même si je pensais que j’avais mon propre corps, mon esprit n’était pas le mien.
Aujourd’hui, j’ai mon propre corps et mon propre esprit.

L’espoir et le rire, les plus puissantes armes ?

La plus grande force de Sun Mu est certainement sa créativité. Si la Corée du Nord est perpétuellement décrite comme une dictature ridicule. Il tourne donc en dérision le régime qui l’a poussé à quitter sa terre natale et de joue avec les symboles forts utilisés par le régime de Pyongyang dans sa propagande. Dirigeants politiques, armées, enfants, femmes, tout le monde y passe !

Dans la peinture, Sun Mu a trouvé sa liberté tant rêvée. Ses œuvres lui permettent de témoigner mais aussi de transmettre de puissants messages :

On peut dire que mes œuvres sont pour mes frères et sœurs et mes parents. Elles se dirigent aussi vers l’avenir. Je dessine la vie des gens qui vivent dans une sale réalité, avec un espoir pour l’avenir. Je rêve d’un monde où la Corée du Sud et du Nord se donnent la main en paix.

Il a passé son service militaire à peindre des affiches de propagande et s’en inspire aujourd’hui, en reprenant tous les codes de la propagande communiste.

Mêlant ainsi sa vie passée en Corée du Nord, son enfance bercée par la propagande du régime et sa nouvelle vie dans un « monde libre » et capitaliste, Sun Mu ajoute à ses tableaux des notes humoristiques, notamment en remplaçant les symboles communistes par Mickey (en haut à gauche), en habillant Kim Jong Il d’une écharpe rouge qui rappelle la couleur du socialisme mais floquée du symbole Adidas, en mettant dans les mains d’une jeune écolière nord-coréenne une bouteille de Coca Cola (en haut à droite) ou en mettant un téléphone de la marque sud-coréenne LG à l’oreille d’une écolière (en bas à gauche). Tant de symboles qui rappellent le capitalisme et l’ennemi juré de la Corée du Nord : les États-Unis.

Autant de thèmes abordés par Sun Mu qui lui permettent d’exprimer librement sa façon de penser puisqu’il est évident que de tels tableaux n’auraient jamais pu voir le jour en Corée du Nord. Exposer ses œuvres n’est pas encore une chose facile, même s’il vit désormais en Corée du Sud. En effet, il est encore interdit d’arborer un drapeau nord-coréen par exemple. Toute représentation de la Corée du Nord ou opinions qui se rapprochent de l’idéal socialiste peut être suivie de sanctions de la part de la justice sud-coréenne. Des sites internet considérés comme “pro nord-coréens” sont encore censurés par le gouvernement sud-coréen. L’idéologie anti-communiste quia dominé pendant de longues années au sud reste vive dans l’esprit de certains sud-coréens. Cela a été le cas lorsque Sun Mu a commencé à exposer ses tableaux dans des galeries à Séoul. Il m’explique :

Jusqu’à aujourd’hui j’ai fait beaucoup d’expositions en Corée du Sud. Pendant ma première exposition à Séoul en 2007, certainssSud-coréens m’ont signalé à la police, leur disant que j’étais un peintre sympathisant de la Corée du Nord. Le jour du vernissage, des inspecteurs du service de la sécurité sont venus, j’étais inquiet, j’avais peur. J’ai alors compris. Ça me rend triste qu’en Corée du Sud et en Corée du Nord, la majeure partie des gens ne se sont pas libérés de l’idéologie [qui dominait pendant la guerre froide]. J’ai été arrêté parce qu’il y a encore des gens qui pensent comme ça et j’apprécie que ce sens du devoir persiste mais je pense qu’aujourd’hui, la chose la plus importante, c’est de dépasser cette pensée et de vivre complètement par moi-même.

L’art de Sun Mu est singulier, comme son parcours. Il raconte une vie en Corée du Nord à une époque où les crises économiques se sont enchaînées. Il rêve toujours de voir son pays réunifié. Presque vingt ans après sa fuite, la situation évolue mais il est important de rappeler que les réfugiés nord-coréens sont aujourd’hui plus de trente mille en Corée du Sud. Ils ont quitté leur terre natale et leur famille, leur courage ne peut être que salué. Les risques encourus sont grands et même si la route vers l’apaisement est longue, les tableaux de Sun Mu offrent un moment de répit. Son témoignage est essentiel et donne une plus grande visibilité à cette fragile communauté de réfugiés dont peu de personnes parlent. Les sujets autour de la Corée sont sensibles et éminemment politiques. Il est désormais important de redonner la parole aux principaux concernés : les coréens eux-mêmes. Sun Mu se bat à coups de pinceaux et c’est l’art qui, finalement, pourrait être l’arme la plus puissante.

À propos des récents événements politiques, Sun Mu est optimiste et lorsque je lui demande si un jour il aimerait pouvoir retourner dans son village natal, sa réponse est sans appel :

C’est une bonne chose [le réchauffement entre les deux Corées]. Le Sud et le Nord auraient dû faire des échanges depuis plus longtemps. Même si c’est un peu tard, j’espère qu’ils pourraient commencer à s’entendre et à coopérer, au moins à partir de maintenant.

Ça me manque toujours car mes parents, mes frères et mes sœurs y vivent encore.
Je voudrais y retourner aussitôt si une partie de la frontière s’ouvrait.
Je voudrais m’amuser et les prendre dans mes bras.

Finalement, Sun Mu est à l’image de son surnom : sans frontière…

Cul sec ! – une bouteille de Soju sud-coréen à gauche et une bouteille de bière nord-coréenne à droite – Sun Mu

Remerciements à Choe Jeong U pour sa précieuse aide et surtout à Sun Mu pour le temps qu’il m’a accordé. 

Manon Prud’homme

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