“Personne ne pousse ses enfants sur un bateau à moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre ferme”  Warsan Shire

Depuis plus de 10 ans, la Libye est le pays par lequel passent les principales routes migratoires. Une traversée du désert. L’enfer lybien. Tripoli, la capitale, est une des villes les plus dangereuses au monde. En pleine guerre civile depuis la chute de son dictateur, Kadhafi, ses habitants sont maltraités, torturés, fouillés, volés, emprisonnés. La séquestration et la violence envers les étrangers y règnent. Beaucoup furent détenus dans des camps de détention libyens gérés par des passeurs où les conditions de vies sont inhumaines. Demande de rançon à la famille en échange de leur vie. La vente d’être humain. Le travail dans l’espoir d’amasser quelques sous pour partir. Les passeurs. La mer Méditerranée. Certains sont retrouvés par les gardes côtes libyens et renvoyés au pays, les autres se noient.

Lampedusa, au large de la Sicile, est l’île mythique des migrants, un bout d’Europe à portée de l’Afrique. Pour s’y rendre, la mer. Tous les espoirs des migrants reposent sur cette traversée. La Méditerranée, mer pleine de grâce, s’est transformée en un immense cimetière. Poussés dans des canots pneumatiques par des trafiquants sans une once d’humanité, ils ont passé des heures à la dérive, entassés sur des embarcations bien trop frêles. Beaucoup ont emprunté cette route et ses périls, beaucoup y ont perdu la vie sans que jamais personne ne le sache. Pour tenter de les secourir, un seul navire, l’Aquarius.

L’aquarius, une bouée de secours.

L’Aquarius (AFP/ Habriel Bouys).

Flottant sur les côtes siciliennes, une capacité de 500 personnes à bord, 77 mètres de long, orange et blanc, ce bateau s’appelle l’Aquarius et il a une mission : sauver des vies.

L’Aquarius est un ancien navire des gardes côtes allemandes. Depuis plus de 2 ans, il navigue au large des côtes libyennes, à 500km plus au sud. Jusqu’à 22km de la côte, ce sont les eaux territoriales libyennes, une zone où les ONG n’interviennent pas. C’est au-delà de ces eaux qu’ont lieu les opérations de sauvetage, coordonnées par un centre de secours basé à Rome. À bord, une trentaine de personnes, membres de deux ONG : Médecins sans frontières et SOS Méditerranée. Financé à 98% par des dons privés, le bateau a besoin de 11 000 euros par jour pour fonctionner correctement.

Cette embarcation est un lieu où les réfugiés peuvent se sentir en sécurité, c’est un moment de répit dans le long périple qu’ils entreprennent pour rester en vie. La vie, pour certains d’entre eux, vient a peine de commencer. Des enfants, des bébés, à peine 8 mois au compteur et déjà perdus en pleines eaux à la recherche d’une endroit sûr. La mer, la nuit, le froid, la faim, la soif : absolument toutes les conditions sont réunies pour y mettre fin. Ces naufragés au rêve si simple, celui d’un avenir meilleur au péril de leur existence. Avec quelque part, l’espoir que leurs enfants n’auront pas à risquer leur vie en pleine mer.

Du bateau de la mort à l’odyssée de l’espoir.

Si la mer est calme et que le beau temps pointe le bout de son nez, les passeurs peuvent envoyer des dizaines de canots en pleine nuit. On leur dit qu’ils pourront rejoindre l’Italie en 3 ou 4 heures alors que la réalité est de 36 heures auxquelles aucun de ces bateaux ne sont capable de survivre. C’est souvent au petit matin qu’on en voit apparaître et que les migrants arrivent dans les eaux internationales. On ne sait jamais à quoi s’attendre. Secourir une centaine d’hommes prisonniers d’une épave en train de couler ne s’improvise pas. Alors l’équipage s’entraîne pour être prêt le jour où ils seront là. Et puis soudain, les yeux, appuyés par une paire de jumelles, semblent apercevoir quelque chose.

Des heures en mer, dans le froid et l’obscurité.
Ces embarcations de fortunes sont souvent remplies. L’urgence, la tension de l’opération de secours, le calme est demandé, les gilets de sauvetage enfilés. Le transport jusqu’au navire. La prise en charge. Malades, faibles mais en sécurité. Soulagés. La joie. L’espoir. Pour d’autres, cet espoir a coulé au fond de la Méditerranée. Il se peut que les sauveteurs arrivent trop tard. Parfois c’est la faim, parfois c’est le froid, parfois c’est l’asphyxie engendrée par le poids d’une centaine de personnes sur des corps faibles au fond d’un canot. Les gilets de sauvetage donnés par les passeurs sont des contrefaçons. Le trafic d’êtres humains est un business, un business à coût réduit. En cas de panique, personne ou presque ne sait nager. Aucun des canots utilisés par les migrants ne peut espérer franchir les 500km de mer pour se retrouver en Italie : moteur trop petit, pas assez d’essence, pas assez d’eau, pas assez de nourriture. En les plaçant sur ces embarcations de fortune, les passeurs envoient des centaines de personnes directement à la mort. Mourir sur terre ou mourir en mer, c’est l’unique choix qui s’offre à eux.

Les canots de sauvetage font de nombreux allers-retours avant de les ramener sur le navire où ce sont les équipes de Médecins Sans Frontières qui les prennent en charges. D’abord les blessés, puis les femmes et les enfants, enfin les hommes. Les volontaires doivent les enregistrer à bord et effectuer un premier contrôle médical : blessé, malade, faible, flagellé et regard vide. La plupart n’ont absolument rien avec eux, pas de bagages, pas de vêtements chauds. Chacun reçoit alors une tenue sèche, une couverture et des biscuits de survie.

Tous ceux qui montent dans ce navire sont passés par la Libye. Des femmes, des jeunes filles, des hommes et des jeunes garçons, séquestrés pendant des semaines voire des mois. Frappés, torturés ou violés quotidiennement. Une détresse impossible à compenser.

Le bateau patrouille sur une zone de sauvetage qui s’étend sur des milliers de kilomètres. La réalité est là, impossible de sauver tout le monde. Depuis ses débuts en février 2016, l’Aquarius a sauvé plus de 30 000 personnes. Pourtant sur ces 4 dernières années, c’est près de 15 000 personnes qui se sont noyées dans les limbes de la Méditerranée. Malgré leurs nombreuses interventions, 560 personnes ont déjà perdu la vie en pleine mer depuis le début de 2018. Des chiffres énoncés sûrement bien trop faibles en comparaison à la réalité des faits.

L’échec de lapolitique migratoire européenne.

Il y a quelques semaines de cela, 629 survivants en provenance de Libye traversaient la mer Méditerranée pour rejoindre l’Europe à bord du navire humanitaire. Le bateau alors en surpoids décide de rentrer à bon port. Mais ce fut sans compter les houleuses déclarations du ministre de l’intérieur italien d’extrême-droite, Matteo Salvini. Il refuse d’accueillir à bon port les 629 personnes dont 7 femmes, 11 enfants en bas âge et 123 mineurs isolés.

L’Italie est ce qu’on appelle un pays de “premier accueil”. Étant au sud de l’Europe, c’est un des sols européens vers lequel les migrants arrivent en premier. En 2017, l’Italie accueille 120 000 migrants. L’Europe a promis des relocalisations mais la grande majorité des répartitions prévues n’ont jamais vu le jour.

Cette crise est le reflet de l’échec de la politique migratoire européenne et la crispation des dirigeants sur le sujet. Emmanuel Macron a qualifié ce geste “d’irresponsable” alors même que la France n’a pas souhaité accueillir l’Aquarius, engendrant donc une crise diplomatique avec l’Italie, s’accusant chacun sans prendre de décision pour leur venir en aide. De nombreux députés de la République en Marche se sont indignés de cette inaction du gouvernement.

“Il y a des silences qui s’apparentent à de la honte” explique Sonia Krimi, députée LREM de la Manche.

Le bateau de sauvetage se retrouve alors stoppé entre Malte et la Sicile. Salvini pointe Malte du doigt qui refuse, agissant, selon son premier ministre, “en pleine conformité avec ses obligations internationales”. C’est finalement le gouvernement espagnol qui a autorisé le bateau à accoster dans le port de Valence, au sud du pays, obligeant le navire à effectuer 1500km supplémentaires. Le président français finit par accepter de laisser entrer ceux qui souhaitent venir en France. Il est reproché à ce dernier son manque d’humanité et de solidarité pour ne pas avoir accueilli le navire dans un port français. Critiques auxquelles il répondra en invoquant le droit maritime qui exige que c’est sur la rive la plus proche que le bateau doit accoster. Tout cela, en dénonçant “la part de cynisme et d’irresponsabilité du gouvernement italien”.

Parmi tout ce brouhaha, un silence assourdissant, celui des responsables politiques africains. Aucune prise de parole. Aucune réaction. Illustration parfaite du mépris et de l’indifférence des gouvernants vis-à-vis de leurs populations.

L’europe, terre promise.

Pour Aquarius, une loi est non-négociable : la loi de la mer. Celle obligeant à porter assistance à toute personne en détresse en mer. Les droits humains doivent toujours être supérieurs à la loi. Pourtant les politiques migratoires actuelles de nos États ne reflètent aucunement cela. Depuis que l’Europe a pris des mesures drastiques pour réduire l’immigration, cette route, déjà inhumaine, est devenue encore plus dangereuse et mortelle qu’auparavant. Fermer les frontières ne résoudra rien, les mouvements migratoires seront toujours là. C’est une technique de survie, l’instinct humain pur et simple.

Ce qu’ils ne savent pas encore c’est combien le chemin qui reste à parcourir sera long et difficile. Les volontaires de l’Aquarius le savent. L’Italie sera pour ces personnes, le début d’une nouvelle épreuve. 60% d’entre eux ne sont pas éligibles au droit d’asile attribué en priorité à ceux qui fuient les conflits ou une dictature. La plupart seront donc expulsables.

Quand une habitation prend feu, ceux qui y résident ne voient aucune autre alternative que de se sauver en vitesse, par tous les moyens. C’est à cela que je compare ces milliers de personnes. Malgré toutes les réticences du monde, personne ne pourra empêcher quiconque de sauter par la fenêtre pour échapper au feu. Et si nous prenions enfin la décision de protéger des vies humaines au lieu de protéger des frontières ? Des milliers de kilomètres au risque de leurs vies pour arriver sur cette terre, leur El Dorado européen. Impossible de regarder la Méditerranée de la même façon après une telle aventure. Combien sont-ils de l’autre côté de cette étendue bleue à vouloir traverser ? Pour quelles raisons font-ils cela ? Pour quelles raisons nous ne faisons rien ?

 

Simon Kneebone.

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