Dans l’imaginaire collectif, la haute couture est associée au luxe, à la richesse, mais aussi à l’élégance et à l’innovation. Pourtant, il suffit de s’intéresser un minimum aux dessous du métier pour se rendre compte qu’elle n’a de beauté que son apparence. Pourquoi ? Parce que la haute couture, c’est aussi le dédain, le mépris et le vol des “petites gens”, à savoir la majorité de la population.

Accusations de plagiat

Les accusations de plagiat par la haute couture sont monnaie courante et en m’informant sur le sujet, je me suis rendue compte que les personnes assurant avoir été imitées se ressemblaient globalement sur un point : elles sont presque toutes issues de minorités sociales. Parmi ces victimes, des femmes et des racisé.es.

Racisé.e késaco ? Le terme racisé.e désigne une personne victime de racisation. La racisation est un système de catégorisation construit et hiérarchisé selon des critères raciaux. Cette odieuse classification est donc régie par l’idée selon laquelle il existerait plusieurs races et que toutes ne se vaudraient pas. Sachez que cette catégorisation par la race est, d’un point de vue biologique, obsolète : elle n’existe tout simplement pas.

En sociologie, on a pu constater que les personnes blanches n’étaient pas victimes de cette classification. Étant socialement privilégiées à l’inverse des personnes non-blanches, on observe que les caucasien.nes sont même oppresseurs en société. Cette précision a son importance étant donné l’éminente présence de caucasiens à la tête de maisons de couture.   

Cet aparté clos, revenons-en au sujet premier : les victimes de vol de design sont très majoritairement des femmes – racisées ou blanches – et des hommes racisés.

On retrouve sur le banc des accusés, la Maison Alexander McQueen, la Maison Balmain, la Maison Chanel, la Maison Viktor & Rolf, la Maison St Laurent ou encore la Maison Gucci. Cette liste est évidemment non-exhaustive. Pour toutes ces accusations, les victimes sont similaires et les réponses à celles-ci le sont tout autant : « Nous n’avons jamais vu ni connu cette personne. Son allégation est fausse. » N’est-il pas étrange que ces histoires soient toutes si semblables ? 

Par ailleurs, une chose est sûre et bien connue, l’entreprise de la Mode s’inspire – je dirais même vole – largement des styles de rue. La rue s’avère être, en effet, une grande source d’inspiration : on y trouve des styles totalement différents, des coordinations originales, et certaines fois uniques, de pièces, de couleurs, de matières. Il arrive même que l’on puisse repérer des créations personnelles.

La rue, cet endroit connu de tous, faisant partie du quotidien de beaucoup, est sans l’ombre d’un doute une mine d’or en termes d’innovation stylistique. Plus encore : elle est devenue institution. Des styles vestimentaires portent aujourd’hui son nom : « street-style », littéralement style de la rue ou « style urbain ».

Pourtant, la glamourisation du street-style est très récente, j’en veux pour preuve la Nike tuned entre autres, plus connue sous le nom de « requin ». Ces baskets étaient perçues jusque très récemment comme « la chaussure des racailles, des mecs de cités ». On considérait cette paire de sneakers comme vulgaire, de mauvais goût, dénuée de tout chic. A présent, c’est la jeune bourgeoisie qui s’est appropriée cette TN en l’accordant à des pièces de haute couture.

Nike site officiel / Vogue
Big clothes Blog

Depuis, ce sont ces jeunes riches qui récoltent à eux seul tous les mérites du prétendu avant-gardisme, du prestige de l’esthétique et ce, quand bien-même les classes populaires étaient les premières à styliser cette paire de baskets.

Aujourd’hui les mêmes chaussures déstructurées se retrouvent en défilé, mais les premier.es porteur.se.s de celles-ci ne reçoivent que peu de crédit ou représentation. Cette logique est applicable pour les joggings en polyester, les bob, les chemises à motifs floraux ou à dragons mais aussi pour certaines marques telles que Fila, Champion, Kappa, Ellesse, anciennement “marques du pauvres”, moquées et méprisées.

Le farouche marketing des marques de haute couture

Le marketing, parlons-en ! Avez-vous vu la dernière campagne de Balenciaga ? La voici :

Balenciaga's Spring 2018 menswear campaign. Source : @balenciaga/Instagram
Balenciaga's Spring 2018 menswear campaign. Source : @balenciaga/Instagram

Pour certain.es, elle paraît ambitieuse, originale avec sa touche de vintage. Pour d’autres, elle paraît malhonnête. Pourquoi ? Regardez bien ces photos, elles devraient rappeler à certain.es d’entre vous bien des souvenirs. Ces clichés ressemblent grandement aux portraits de classes populaires. Il suffit d’observer les tenues choisies par les stylistes qui ne s’apparentent pas à des tenues clinquantes, étalant avec ostentation la richesse des modèles, au contraire ce sont des tenues simples, modestes. Être pauvre est apparemment devenu un style, un style plutôt en vogue de surcroît.

Le saviez vous ? Louis Vuitton a récemment haussé les prix de certains de leurs sacs à hauteur de 10%. La marque n’a évidemment pas daigné en révéler la raison. En fouinant un peu, je suis tombée sur des témoignages d’anciens employés affirmant que la marque ne supportait pas que des personnes à revenus modestes puissent s’offrir leurs produits. Par ailleurs, il est important de savoir que les classes populaires ont tendance à s’auto-censurer et n’osent inconsciemment pas s’adonner à des pratiques qu’elles ne considèrent pas comme les siennes Voyage de classes de Nicolas Jounin explicite parfaitement ce phénomène –. Combien sommes-nous à vouloir entrer dans un magasin au-dessus de nos moyens et à ne pas oser le faire par gêne, en pensant que ça n’est pas notre place ? La marque du groupe LVMH estime apparemment que cette oppression doit se pérenniser.

Le monde du luxe ne méprise pas seulement une partie de sa clientèle, elle méprise également ses ouvrier.es. Délocalisation pour plus de profits et donc licenciements, conditions de travail déplorables et revenus indignes font partie du quotidien de bien des ouvrier.es et ce n’est plus une chose à démontrer au vu du nombre de reportages en la matière. Le profit est donc le maître mot et au diable l’éthique.

Une dernière preuve ? Allez, une dernière pour la route. Il est temps de parler de l’appropriation culturelle ciblée. Qu’est ce que l’appropriation culturelle ? En quelques mots, elle consiste à s’approprier les rites, les coiffures, les apparats, les vêtements d’une culture sans en respecter l’aspect traditionnel ou même sacré par esthétisme. Les limites de définition de l’appropriation culturelle sont assez subjectives. Néanmoins, le dénigrement de cette règle morale est ouvertement fait par la haute couture.

Il est aujourd’hui commun de retrouver des vêtements hors de prix reprenant des designs, des styles ou encore des motifs de vêtements traditionnels africains ou asiatiques – bazins, caftans, pagnes, kimonos, saris…-. Cette “gentrification du vêtement” créé un business apportant un bénéfice à des personnes majoritairement non-originaires de la culture en question.   

Défilé Stella Mc Cartney


En somme, bien des marques de luxe utilisent sournoisement des travaux qui ne leur appartiennent pas et réussissent, de par leur influence, à s’approprier le mérite de créateurs initiaux.

Pour autant, le message de cet article n’est pas celui qui tendrait à réprimander quelconque consommateur.trice issu.e d’une classe populaire mais plutôt de lui faire prendre conscience de sa valeur au sein de la société. Une valeur de laquelle d’autres tirent un avantage matériel, financier et moral.

AMRANE Célia

4 Comment

    • L.K -

    • 6 février 2018 at 21:13

    Magnifique ! J’ai vraiment beaucoup aimé ! L’ensemble de l’article est facile à comprendre, limpide, et on comprend tout de suite la problématique ! Merci pour cette article qui traite d’un sujet bien trop souvent pris à la légère ! Bonne continuation

    • Fée -

    • 3 mars 2018 at 18:41

    Merci pour cet article. Il y a juste une chose lorsque vous écrivez à la fin: que la personne issue d’une classe populaire doit prendre conscience de sa valeur. Tt à fait d’accord. J’aurais aimé que vous alliez plus loin. J’ai conscience de ma valeur et je passe mon temps à batailler pour être considérée et respectée, je dois faire face au mépris même pas avoué mais si pernicieux qu’on me manifeste tous les jours. Ainsi que l’envie, et cette sorte d’attirance et de rejet en même temps, car je suis métissée ( France/Togo) et c’est à la mode à ce qu’il paraît ! Lol. Quelle chance ! Ceci dit c’est mieux que de subir l’esclavage ou la colonisation en leurs temps… Franchement le sujet est très sensible. La société occidentale passe son temps à me rabaisser et à m’exploiter, plus je m’oppose et plus j’ai des réactions de rejet et on me taxe de virulence, soit disant je me victimise dès que je tente d’en parler aux gens qui m’entourent et étant en France ces gens sont majoritairement blancs et en effet ils ne comprennent pas pourquoi JE me prends la tête et la leur par la même occasion donc si on pouvait parler d’autre chose parce que c’est pas très onde positive tout ça. Donc oui prendre conscience de sa propre valeur, c’est essentiel pour l’estime de soi et pour ne pas être spolié de sa propre culture et identité mais il faut bien savoir que dans le même temps c’ est s’engager dans une lutte et qu’elle est inégale, souvent ingrate et solitaire . En gros tu t’en prends plein la gueule pour pas un rond pendant longtemps juste pour ce que tu représentes aux yeux de la majorité et si jamais tu oses te rebeller ce sera pire. Pourtant il n’y a pas d’autre choix pour vivre debout et en effet avoir conscience de sa propre valeur et pourquoi pas réussir à réaliser ses rêves, de toute façon c’est le seul moyen. Joyeuse perspective. En tout cas je fais ce que j’ai à faire j’accomplis ma mission. Je sais que je ne suis pas seule à vivre ces injustices. Je les dénonce sinon comment on fait avancer le schmilblick ? Je suis heureuse de voir que d’autres s’expriment à ce sujet, le débat devient public et tant mieux, c’est plus que nécessaire. Le combat continue.

    • Shine -

    • 2 septembre 2018 at 17:28

    Bonjour Célia. Je connaissais pas ce site. Ca fait un moment que je cherchais quelque chose en francais à propos de streetwear. Et ben j’ai pas trouver grand-chose mise à part Ladystreetwear, qui propose quelques articles sympas dans leur section https://ladystreetwear.fr/product-category/vetements/survetement-streetwear-pour-femme/. Attend à avoir un boom de trafic. Je pense que tu mérites un peu de publicité sur les réseaux sociaux. ;-).

      • Yona H -

      • 3 septembre 2018 at 11:09

      C’est beaucoup trop gentil ! Merci à toi.
      Yona H.

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