Voilà ce qu’a dit Elif Șafak lors de notre rencontre à la Maison de la Poésie de Paris le mardi 18 janvier 2018. Ce message s’adresse aux femmes ambitieuses, en quête d’affirmation de soi. Ces femmes qui, par leurs idées, sont accueillies avec méfiance par les uns et sont confrontées aux murmures désapprobateurs des autres. L’épanouissement personnel n’est-il pas un droit naturel ? Nous devons tous, autant les femmes que les hommes, défendre ce droit.

Elif Shafak | Flickr.com

Qui est Elif Şafak ?

Féministe engagée, cosmopolite et humaniste, Elif Şafak (écrit aussi Shafak dans sa traduction anglaise) est une écrivaine défiant par sa plume toute étroitesse d’esprit et xénophobie. Elle mêle les traditions occidentales et orientales, donnant ainsi naissance à une œuvre à la fois locale et universelle.

Elle est l’écrivaine la plus lue en Turquie. Elle écrit aussi bien en turc qu’en anglais et a publié 15 livres, dont 10 sont des romans, comprenant  les best-seller La Bâtarde d’Istanbul, The Forty Rules of Love et son plus récent, Trois Filles d’Eve. Ses livres ont été traduits en 48 langues.

Elif Şafak est une conférencière inspirante de TEDGlobal, une membre du Conseil de Weforum Global Agenda qui se préoccupe de  l’économie créative à Davos et une membre fondatrice de l’ECFR (European Council on Foreign Relations). Elle a été nommée Chevalier des Arts et des Lettres en 2010 par le gouvernement français. Elle a contribué à la rédaction de grands journaux et périodiques du monde entier dont le Financial Times, The Guardian, le New York Times, le Wall Street Journal, Der Spiegel et La Repubblica.

Elif Şafak a enseigné dans diverses universités en Turquie, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Elle est titulaire d’un diplôme en relations internationales, d’un master en Gender and Women’s studies et d’un doctorat en sciences politiques. Elle est connue en tant que défenseur des droits des femmes, des droits des minorités et des droits des LGBT.

Elle a toujours vécu dans différentes villes, notamment à Madrid (Espagne), Ankara (Turquie), Cologne (Allemagne), Amman (Jordanie), au Massachusetts, au Michigan et en Arizona (Etats-Unis). Elle maintient néanmoins un attachement profond à la ville d’Istanbul qui joue un rôle important dans ses livres. C’est pourquoi le multiculturalisme et le cosmopolitisme caractérisent en permanence sa vie et son travail. Elle vit actuellement à Londres.

« Un voyage intérieur à travers l’écriture »

Née en 1971 à Strasbourg de parents turcs, Elif Şafak quitte très tôt la France suite au divorce de ses parents. Elle s’installe en Turquie avec sa mère dans la ville natale de sa grand-mère. À partir de là, elle a été élevée en tant qu’enfant unique par une mère célibataire. Or, au début des années 1970, à Ankara, c’était un peu inhabituel. Elle a donc grandi en voyant sa mère comme une femme divorcée dans un environnement patriarcal. En fait, elle a grandi en observant deux types différents de féminité. D’une part, il y avait sa mère, une femme turque bien éduquée, laïque, moderne, occidentalisée. D’autre part sa grand-mère, qui était plus spirituelle, moins instruite et moins rationnelle : elle lisait dans le marc de café pour voir l’avenir et fondait du plomb afin de repousser le mauvais œil.

Cette diversité nourrit les histoires d’Elif Şafak. Le roman aide à développer l’individualité, aussi bien pour le lecteur que pour l’auteur, mais il permet également de se connecter à l’Univers. Elle a commencé à écrire dès l’âge de 8 ans, trouvant sa vie terriblement ennuyeuse. Elle s’est intéressée aux vies extérieures à son quotidien, avide de connaître l’Univers dans toute sa pluralité. Le monde des histoires lui semblait beaucoup plus coloré et vrai que sa propre vie. Pour elle, l’écriture a un côté magique qui créé une connexion entre les personnes. À travers l’imaginaire, nous rencontrons l’autre et dépassons les barrières du soi. L’écriture donne une voix à ceux qui n’en n’ont pas, elle « amène la périphérie au centre ».

C’est ainsi que ce que nous considérions auparavant comme impossible devient possible. Dans La Bâtarde d’Istanbul, un épicier conservateur et un travesti en larmes se retrouvent fumant ensemble sur le trottoir. Face à la mort et à la destruction, les différences ordinaires s’évaporent. Dans Les Trois Filles d’Eve, se lient d’amitié trois jeunes femmes totalement différentes dans leurs croyances. Grâce à ces rencontres, nous, lecteurs, sommes amenés à comprendre et à accepter les différences. La politique identitaire nous divise. La fiction nous relie.

“Quand nous lisons un bon roman, nous laissons nos petits appartements confortables derrière nous, nous sortons dans la nuit et commençons à connaître des gens que nous n’avions jamais rencontré auparavant et peut-être même envers qui nous avions des préjugés”. (Conférences TED, “The politics of fiction”)

Trois Filles d’Eve

La rencontre avec l’auteure à la Maison de la Poésie de Paris s’est articulée autour de son dernier roman Trois Filles d’Evesuivie d’une séance de dédicace.

C’est un roman qui m’a touchée. Plus j’avançais dans le livre, plus je respirais avec. Nous suivons l’histoire d’une femme, Peri. Une femme avec un père, une mère et des frères. Un simple personnage auquel la plupart des femmes peut s’identifier. Dans ce roman, nous avons la chance de grandir une deuxième fois avec elle, mais en ayant cette fois le pouvoir de mettre les bons mots sur nos tiraillements intérieurs. Elif Şafak a la faculté de retranscrire les pensées avec finesse, élégance et simplicité.

L’histoire se déroule tantôt à Istanbul, tantôt à Oxford. Dès son enfance à Istanbul, elle est face au dilemme du choix. L’éducation de sa mère, très conservatrice et pieuse, s’oppose à celle de son père, laïc et rationnel, même lorsqu’il est question de religion. Peri s’est cependant toujours sentie plus proche de son père que de sa mère, toujours ouvert aux questionnements de sa fille.

C’est ainsi que Dieu est au coeur des débats tout au long du voyage intérieur de Peri. Elle poursuit ses études à l’université d’Oxford en Angleterre. Elle y rencontre Mona, une jeune femme musulmane pratiquante et féministe et Şirin, une iranienne émancipée et athée. Ces “trois filles d’Eve” se lient d’amitié malgré leurs différences et les conflits que cela peut créer. Dans ce trio, Peri est celle qui doute et souffre de ne pas trouver de réponse claire à ses aspirations contrairement à ses deux amies. Elle a toujours été entre le oui et le non et c’est cela qui l’a construit.

“Si vous n’êtes pas prêt à réviser votre esprit, n’entrez pas dans un débat avec qui que ce soit”. (Trois Filles d’Eve, Elif Şafak)

Ce terrain de réflexion est à l’image des contradictions de la femme d’aujourd’hui et des impasses dans lesquelles se débat une société coincée entre tradition et modernité.

Ce livre nous pousse à réfléchir et est truffé de citations. Je l’ai refermé avec l’envie d’en découvrir plus sur leurs auteurs, d’en découvrir plus sur moi, et d’en découvrir plus sur Elif Şafak. Dans ce voyage qu’est la vie, les questions comptent davantage que les réponses. Trois filles d’Eve était mon premier roman d’Elif Şafak et quelle belle introduction.

Je terminerai cet article par une phrase qu’a prononcée Elif Shafak lors de sa conférence The revolutionary power of diverse thought à TEDGlobal « personne ne doit rester silencieux par crainte de la complexité ».

Merve Y.

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