Avez-vous déjà été parcouru par les ondes positives que procure le breakdance ? Si non, je vous y invite fortement. Vous serez sans attendre animée d’une détermination sans faille à repousser vos limites. Par la même occasion, vous participerez à agrandir son public féminin.

La femme a en effet toujours eu une place minime dans l’univers du hip hop et le breakdance ne fait pas exception. C’est pourquoi je veux vous parler de cette discipline à travers le regard d’une femme mais pas des moindres : Nacéra Guerra alias B-girl Hurricane(*).

Bgirl Hurricane (Source : @Just4rockers/Facebook)

Là où l’on attendait d’elle qu’elle écoute, suive et exécute le mouvement, il n’en n’est rien. Très vite, elle s’émancipe du foyer familial et quitte la province pour s’installer à Paris, indomptable capitale à son image. Habitée par la quête du hip-hop, elle part à la rencontre des plus grands, de la France jusqu’à New-York, berceau de cette culture. Elle est présente depuis 1991 sur la scène du hip-hop et fait partie de la 1ère/2ème génération de b-girls en France et dans le monde. Sensible à la condition de la femme, elle refuse de monter les échelons de la notoriété par « copinage » ou par le biais d’un b-boy. Elle préfère se faire respecter par ses propres moyens plutôt que d’être la « Queen de ». Le chemin n’a pas été sans difficultés mais grâce à sa détermination, Nacéra a aujourd’hui réussi à gagner le respect par sa danse, son style, son engagement et ses idées.

 

 

Aux bons maux les bons remèdes : « Battle VS Jam »

L’univers hip-hop est en constante évolution et nous sommes actuellement dans une ère où le breakdance est de plus en plus codifié. De plus, il est difficile de se comprendre entre les différentes générations. Consciente de la situation, Nacéra s’est donnée pour mission de renouer le lien entre le hip-hop et les individus s’en revendiquant. Elle veut faire vivre l’identité hip-hop et résoudre le problème de transmission.  

C’est d’ailleurs elle qui a repopularisé le mot « jam » en France en créant l’évènement Just4Rockers. Dans les années 1990, on utilisait le terme de jam aux États-Unis pour qualifier les évènements hip-hop, heure à laquelle, en France, on parlait souvent de « block party » ou de « battle ». Depuis les années 2000, les battles sont devenus LE mode d’expression du milieu hip-hop danse et ce, partout dans le monde. Tellement que les jams ont fini par quasiment disparaître de la scène. Cela remet en question l’essence même des évènements hip-hop.

Un battle RED BULL BC ONE, la compétition internationale de bboying 1vs1 (Source : @Red Bull BC One/Youtube)

 

Le format actuel des battles pose problème. Ils sont très cadrées, réglementées, éclipsant l’âme hip hop du breakdance qui sont des codes de vie, de la compétition et du partage, sans restriction. Le format initial des évènements purement hip hop, c’est-à-dire les jam, fait vivre ces valeurs. C’est ouvert à n’importe qui : artiste-graffeur, rappeur, DJ, beatboxeur,  danseur ou simple spectateur appréciant le « lifestyle » hip-hop. Si on a envie d’être compétitif et pas seulement s’amuser, libre à chacun de défier les uns et les autres en battle. Cela fait partie de l’ADN du hip-hop. Et la seule chose que l’on cherche à gagner est le respect.

Aujourd’hui, il existe de grandes compétitions de breakdance sponsorisées, sous forme de battles et débouchant sur un gagnant avec un prix à la fin. Les participants sont sélectionnés, les places en tribunes sont chères, on pourrait se croire dans un tournois de catch. Pourtant, il faut se rappeler que les battles ne sont qu’un détail et ne représentent aucunement la culture hip-hop danse dans sa globalité. On ne peut pas organiser des évènements hip-hop au nom du breakdance et des battles seulement. Bien sûr ces « battles » ne sont pas mauvais mais le format n’est pas hip-hop. Le problème est qu’ils ont pris le dessus sur les jams et le public se réfère à tord à ces évènements pour identifier le hip-hop. D’où le besoin de remettre à l’ordre du jour l’esprit du mouvement. Revenir à l’essentiel.

 

C’est ainsi que Just4rockers est né en 2008. Nacéra retourne aux sources en organisant un évènement purement hip hop. Cela se présente sous la forme d’un jam avec des cercles pendant lesquels chacun s’exprime comme il l’entend. La musique ne s’arrête jamais. C’est suivi d’une compétition 2vs2 ou 1vs1, toujours dans un cercle, ce qui change des autres battles. Il n’y a plus de round et la proximité laisse plus de temps pour s’exprimer. Au fur et à mesure que les affrontements continuent, le cercle se rétrécit et contraint à danser en footwork(**), la base du breakdance. Nous sommes dans une époque où le breakdance a pris une dimension beaucoup plus athlétique qu’esthétique. Et ces cercles contraignent à utiliser des pas de danse sur le rythme de la musique et à créer. Ce n’est pas possible de faire des « grandes vrilles » ou des grands écarts dans un espace restreint. C’est à ce moment-là que l’on perçoit le « style » du danseur, point très important dans le breakdance. C’est ce qui définit ta personnalité face au rivaux.

Pour Nacéra, changer le format du battle fait comprendre aux gens que : « le format que vous connaissez aujourd’hui n’est pas une obligation et qu’il faut arrêter de s’enfermer là-dedans ».

Just4rockers est le fruit des idées que défend Nacéra. Malgré les nombreux détracteurs, B-girl Hurricane a fait changer les choses. Grâce à elle, les jams paraissent évidents aujourd’hui en France, ce qui n’était pas le cas 10 ans auparavant. Just4rockers a rappelé aux uns ce qu’était le hip-hop et a parlé à ces autres qui se sentaient marginalisés dans leur propre milieu. En effet, avec la popularisation des battles, les personnes ne correspondant au profil « star » ou « légitime » ont été délaissées, jetant aux oubliettes toute hiérarchie artistique. Contrairement à un battle, un jam est un lieu de sociabilisation où comptent le partage et l’humain. « Montrer qui est le plus fresh, le plus stylé, le plus original. C’est le fait d’exister, peu importe l’endroit d’où tu viens. »

 Un cercle JUST4ROCKERS, la jam internationale parisienne  (Source : @daktaris95 /Youtube)

Just4rockettes ou la masterclass du leadership féminin de demain

De son propre milieu, une question lui revenait sans cesse : « comment ça se fait que t’es une fille et que t’organises un évènement international ? ». Le verdict était clair : malgré une certaine évolution, la femme n’a pas encore affirmé sa place dans le milieu du breakdance. D’où la décision de créer un évènement spécialement féminin comme Just4rockettes.

En prenant du recul, il est clair pour Nacéra qu’en France ou ailleurs, les personnalités fortes féminines s’imposent de moins en moins dans les évènements qu’auparavant, en plus d’avoir toujours été en nombre inférieur. Beaucoup sont celles au bon niveau qui se sentent bien souvent obligées d’emprunter la voie de la facilité de « mentorisation » par un b-boy.

« C’est quelque chose que je n’ai jamais accepté. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai mis beaucoup de temps à accéder à un meilleur niveau ».

Il est vrai que beaucoup de b-girls ont la possibilité de progresser et d’être rapidement sur le devant de la scène par le biais d’une entité masculine telle que leur frère, leur « mec » ou le groupe qui les soutient. Ce choix s’explique par la marginalisation continuelle de la femme et la difficulté de sortir de ce moule. Cependant, cette « aide » empêche souvent d’être respectée en tant que telle.  

« Je ne voulais pas réussir en ayant quelqu’un qui me disait tout ce qu’il fallait faire. Je ne voulais pas que demain on s’approprie ma réussite et décrédibilise mes années d’entrainements. Je mettais plus de temps à apprendre mais mais ce n’était pas grave. Finalement j’ai réussi à m’imposer. J’ai été dans un crew mais je décidais avec les mecs».

Les nouvelles générations ne cherchent pas assez « à taper du poing » pour participer aux négociations. Or c’est primordial quand on sait que les médias se limitent à présenter la culture hip-hop comme un produit naturellement masculin. Même à compétence égale, les femmes ne sont bien souvent pas reconnues au même titre que les hommes.

Just4rockettes est le bon compromis pour changer la donne et veut propulser les b-girls sous la lumière des projecteurs. Exclusivement féminin, c’est un programme qui a pour objectif de développer le leadership et l’indépendance de ces femmes actives. Des conférences, des échanges, des cours de break, des Bonnie & Clyde(***) et des jams sont organisés lors de ces journées. Just4rockettes a l’intention de susciter des « convictions, des ambitions et une motivation propre pour les nouvelles générations ». Encourager l’épanouissement des nouvelles générations féminines.

JUST4ROCKETTES #1 2017 Paris (Source : @Just4rockettes/Facebook)

 

 

En espérant que le parcours de b-girl Hurricane en inspire et motive plus d’une, nous pouvons reconnaître qu’elle récolte de jour en jour les fruits de sa détermination. Elle a été une des premières filles de sa génération à réaliser des phases(****) comme la coupole. Elle est souvent sollicitée pour être membre du jury lors d’évènements internationaux, en France comme à l’étranger. Son évènement engagé hip hop Just4rockers en est à sa 21ème session depuis le 25 février 2018 et continue à attirer les danseurs des 4 coins du monde. Le coup d’envoi en 2017 ayant été un succès, une nouvelle session de Just4Rockettes est en préparation ! Hurricane est devenue l’une des personnalités motrices et phares du b-boying international.

Alors effectivement : « t’as pas besoin d’un mec pour passer par la grande porte ».

Consciente du patrimoine culturel qu’elle a entre les mains, Nacéra n’hésite pas à le défendre car : « nous sommes tous responsable de notre héritage ». Il faut « faire comprendre aux générations successives qu’il faut apprendre, respecter et comprendre pour préserver son art et lui donner une considération dans le monde extérieur ». Nacéra fait partie de ces premières b-girls à avoir organisé des évènements hip-hop en France. Engagée pour la place de la femme et le hip-hop, elle est à l’origine de débats naissants dans le milieu. Elle est critiquée de « trop puriste » et « fermée » mais c’est bien au contraire l’ouverture d’esprit du hip-hop et l’absence de règles qui lui permettent de faire revivre la diversité artistique d’autrefois, à travers les jams. Malgré les dures critiques, elle se bat pour faire entendre ses idées. Ses seules motivations : le hip-hop et l’humain. Le combat n’est pas terminé alors soyez prêt-e-s !

Un grand merci à la queen Nacéra Guerra d’avoir si gentiment accepté de répondre à mes questions.

Merve Y.

(*) On les appelle breakdancers, b-boy ou b-girl. | (**) Footwork : Construction ou pas de danse exécutés au sol. | (***) Bonnie & Clyde est une catégorie de battle qui se déroule en 2vs2. Chaque équipe doit être composée d’une fille et d’un garçon. | (****)  Phase (ou power move) : mouvements les plus acrobatiques et aériens du breakdance, s’appuyant sur des mouvements circulaires répétitifs des jambes ; les phases comprennent la coupole, le flare (ou « Thomas », qui est à la base une figure de gymnastique), la vrille (ou airflare).

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